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Alexandre Stachtchenko (Blockchain France) : « La blockchain permet d’envisager le concept de confiance d’une autre manière »

Econocom 19 Oct 2016

Encore à l’état de technologie émergente, la blockchain est pourtant proche de révolutionner bon nombre de process, quand elle ne bouleverse pas purement et simplement des pans entiers de l’activité économique. Si le monde de la finance, des banques et des assurances sont les premiers touchés par cette révolution, et plus précisément par son porte-étendard, le bitcoin, ce sont demain une multitude d’activités qui vont être repensés.

 

Quels sont les métiers, les secteurs et les process qui sont les plus impactés par la démocratisation de cette technologie ? Les entreprises sont-elles suffisamment sensibilisées au sujet ? Comment aborder la question avec méthode et pragmatisme pour ne pas passer à côté de ce bouleversement ? Alexandre Stachtchenko, co-fondateur/directeur général de Blockchain France et président de la Chaintech, dresse un tour d’horizon des applications de la blockchain dans la vie économique et nous en dit plus sur les enjeux de cette technologie.

 

Née en 2015 pour pallier l’absence d’informations en français sur la blockchain, Blockchain France est une start-up qui accompagne les organisations dans la découverte, l’exploration et le déploiement de ces technologies. Pour démocratiser le sujet, la start-up a notamment publié « La Blockchain décryptée » en juin 2016 et un MOOC d’entreprise fin septembre de la même année.

 

Qu’est-ce que la blockchain ?

 

Alexandre Stachtchenko : Pour faire simple, disons que c’est une technologie de transmission d’information transparente, sécurisée et qui fonctionne sans organe central de contrôle. C’est une façon d’archiver chronologiquement des transactions sans tiers de confiance : elles sont regroupées par bloc, chaque bloc étant lié au bloc précédent, comme une chaîne… D’où le nom de chaîne de blocs. S’il y a modification dans un bloc, toute la chaîne est modifiée, ce qui rend la fraude plus facile à combattre.

On évoque souvent les « technologies blockchain », il faut donc préciser de laquelle on parle. Le bitcoin est une blockchain, et c’est d’ailleurs la première. Mais il en existe d’autres, plusieurs centaines en fait !

 

Quels cas d’usage pour les entreprises ?

 

Il y en a plusieurs, que nous classons en trois catégories chez Blockchain France, selon trois horizons temporels différents :

  • A court terme, les bénéfices vont se concentrer sur la certification et les échanges d’actifs. La certification consiste à adjoindre des preuves d’existences de fichiers dans des transactions, et ainsi les certifier, ou encore à utiliser des « colored coins » pour transférer tous types d’actifs numériques, au-delà de la simple monnaie. Les échanges d’actifs sont à la base des premières technologies blockchain, comme le bitcoin.
  • A court et moyen terme, les cas d’usage porteront davantage sur la traçabilité de registre, qui fait écho à la certification. Cela permet par exemple de s’assurer qu’un produit est bio, made in France, ou n’est pas de la contrefaçon. Cela permet aussi de suivre le parcours d’un produit.
  • Enfin, à plus long terme, le cas d’usage rêvé, c’est le smart contract, ce fameux contrat dont on parle beaucoup mais qui reste encore aujourd’hui une page blanche à écrire, et qui cristallise tous les espoirs et toutes les peurs autour de la blockchain, dans le sens où on a l’impression que l’on peut tout faire avec. Ces smart contracts sont des programmes qui tournent sur la blockchain et qui ont pour particularité de ne pas être modifiables a posteriori, par n’importe quelle partie que ce soit. Cela permet de faire des contrats de pair à pair sans passer par un tiers de confiance, et ça a des applications dans des domaines très vastes : dans la musique, dans l’IoT, dans les assurances…

 

 

« Le cas d’usage rÊvÉ, c’est le smart contract »

 

Chez Blockchain France, vous accompagnez des entreprises qui veulent se lancer dans ce type de technologies. Comment est-ce que cela se déroule ?

 

Notre start-up accompagne les organisations dans la découverte, l’exploration et le développement des solutions blockchain.

Le volet découverte, c’est beaucoup de formation, une acculturation sur les enjeux, avec une méthodologie qui oriente plutôt ces questions vers le top management, pour rester en veille sur le sujet, et ce, que ce soit pour des PME ou des grands groupes.  L’exploration consiste à faire de l’idéation, plutôt chez les grands groupes, afin de trouver des cas d’usage. Enfin, nous faisons aussi du déploiement sur des prototypes ou des proof of concept (POC) pour en vérifier la pertinence.

 

« Le marché n’en est pas encore à la phase d’industrialisation ou de déploiement à l’échelle d’un système informatique, nous sommes davantage dans l’itération et l’expérimentation. »

 

Tous les secteurs sont concernés par la blockchain, mais pas dans les mêmes proportions, ni sur le même horizon. Les banques et la finance sont les premiers touchés car cela correspond à l’historique de la blockchain, avec le bitcoin.

 

 

« LES Banques se mettent à la blockchain pour comprendre la menace que cela represente »

 

Comment les entreprises que vous accompagnez appréhendent-elles le sujet ?

 

Généralement, elles ont une couche de connaissances de base, notamment dans l’industrie financière. Elle est très souvent influencée par le travail des médias, et plus spécifiquement tout ce qui a été relayé autour du bitcoin.

Cela peut d’ailleurs occasionner des idées fausses, nous avons par exemple pas mal entendu que la blockchain finançait la drogue, l’argent sale… Il y a un terreau culturel qu’il faut essayer de transformer, afin que les organisations abordent la question avec moins de méfiance.

Il y a également, de manière générale, toujours quelqu’un dans l’entreprise qui joue le rôle de leader d’opinion, qui a entendu parler de la blockchain et qui va faire en sorte de pousser son organisation à s’y pencher de plus près afin d’essayer d’en tirer des bénéfices.

 

Quels sont, justement, ces bénéfices ?

 

Pour les entreprises, le principal, c’est la réduction des coûts, notamment pour tout ce qui est échange d’actifs et certification, parce que ça coûte souvent infiniment moins cher de le faire via une technologie blockchain. L’autre avantage non négligeable, c’est le gain de temps. Dans les supply chains compliquées, il faut passer par beaucoup d’étapes : avec une blockchain, qui est presque en temps réel, on sait à tout moment qui possède quoi.

On peut aussi avoir de nouveaux usages en dehors des entreprises. Il s’agit alors de faire des choses que l’on ne pouvait pas faire avant. C’est aussi ce qui se passe au niveau de la propriété intellectuelle, la blockchain permet de mieux répartir les revenus, plus rapidement et de façon plus équitable.

 

« il y a differents types d’avantages pour differents publics »

 

De manière plus générale, quels sont les process qui vont être les plus impactés par l’arrivée de la blockchain ?

 

Bien malin celui qui pourrait dire ce qui va subsister ou se transformer avec la blockchain ! De façon générale, il est quand même évident que certains process internes à l’entreprise vont être bouleversés, et notamment dans les assurances où on pourra s’émanciper de toute une partie des phases déclaratives. Aujourd’hui, il existe beaucoup de projets de développement qui vont dans ce sens-là, particulièrement dans l’assurance indicielle.

Côté business, la résolution de litige est un process qui peut être révolutionné grâce à la blockchain, cette dernière pouvant rétablir la symétrie de l’information dans un litige, une des principales causes de litiges qui traînent en longueur.

 

Que peut-on attendre de la blockchain pour les années à venir ?

 

Il faut remettre cela dans un contexte d’innovation : si la blockchain suscite autant d’enthousiasme aujourd’hui, ça n’est pas un hasard car, in fine, c’est une technologie qui aborde une question de fond : elle envisage le concept de confiance d’une autre manière. Or, aujourd’hui, nous voyons bien que nous manquons cruellement de confiance, que ce soit au travers de la crise financière, de la crise immobilière, de la crise politique… De manière générale, nous n’avons plus confiance dans l’action publique, dans ceux qui gèrent notre argent ou nos votes.

Dans le futur, il faudra nécessairement se pencher sur les questions éthiques car cette technologie aborde des questions de fond, des questions sociétales. Ce serait dommage de laisser des acteurs privés, des groupes de développeurs, ou une quelconque partie de la population décider de ce qu’elle veut faire avec la blockchain, car c’est une technologie d’architecture : une fois déployée, on ne peut que difficilement y toucher, un peu comme lors de la construction des chemins de fer.

Aujourd’hui, on est en train de construire le protocole, l’ensemble des règles qui vont régir l’utilisation de cette technologie : certes, cela va se déployer dans les années à venir, mais il ne faut pas que les couches de la société s’en emparent trop tard, sinon c’est la société toute entière qui sera obligée de subir des intérêts, très souvent privés.

Pour résumer, la blockchain porte beaucoup de promesses, un peu dans tous les sens, il faut donc garder un certain pragmatisme : certes, c’est une technologie qui désintermédie, mais elle crée également de nouveaux intermédiaires, dont le rôle diffère. Certains vont s’enrichir grâce à cela, et le régulateur a un rôle à jouer. C’est en ce sens que j’ai discuté avec Axelle Lemaire lors de sa venue à Microsoft experiences, à la Blockchain Hackademy et lors du forum parlementaire sur la blockchain. D’ailleurs, je pense que son intérêt pour les technologies blockchain n’est pas anodin, il est signe d’un intérêt certain, personnel, mais aussi le signe de la compréhension par les politiques du sérieux et du potentiel de ces technologies.

Elle a donc clarifié la position actuelle du gouvernement sur le sujet, à savoir ne surtout pas réguler, au risque de brider l’innovation. Bien sûr, je suis plutôt content de cette constatation mais je pense que le régulateur peut aller plus loin, d’une part en accordant le statut de preuve légale aux preuves d’audit que sont les transactions sur une blockchain et, d’autre part, en clarifiant cette position de non-réglementation. Car, plus que de réglementer ou ne pas réglementer, l’écosystème cherche surtout à se projeter, et a donc besoin de connaître la position du gouvernement sur certains sujets basiques, par exemple la définition des cryptomonnaies comme des actifs numériques ou comme de la monnaie, afin de pouvoir évoluer dans un cadre stable et prévisible pour les deux ans à venir, et ainsi rassurer d’éventuels investisseurs.

 

 

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Crédit photo : BTC Keychain  / Flickr.com / Licence CC BY 2.0

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