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Bruno Devauchelle : « Les usages « ordinaires » du numérique sont au cœur de l’évolution des pratiques des enseignants »

Econocom 16 Nov 2016

« Comment rendre réelle et massive, l’entrée du numérique dans nos écoles ? » s’interrogeait déjà Bruno Grossi, Directeur Exécutif du groupe Econocom, dans une tribune publiée en octobre 2014. Et si, pour réduire le décalage entre le numérique tel que nous le connaissons et l’utilisons dans notre vie privée et les usages qui se pratiquent entre les murs des salles de classe, il fallait davantage valoriser les « petits pas » que font chaque jour de nombreux enseignants ?  C’est en tout cas l’avis de Bruno Devauchelle, universitaire, chercheur et co-fondateur du Café pédagogique.

 

C’est après avoir enseigné en lycée professionnel que Bruno Devauchelle est devenu formateur puis, plus récemment, chargé de mission TICE à l’université catholique de Lyon et professeur associé au sein du département IME de l’université de Poitiers. Il est également membre du laboratoire Techné, consacré aux technologies numériques pour l’éducation. Co-fondateur et président actuel du Café pédagogique, il y tient une chronique hebdomadaire sur le numérique. Bruno Devauchelle est aussi l’auteur de plusieurs articles et livres – dont Multimédiatiser l’école ? paru chez Hachette Education en 2015 – et publie régulièrement des articles sur son blog Veille et Analyse TICE.

 

 

Usages expérimentaux vs. usages ordinaires

 

Quels sont les avantages de l’utilisation des outils numériques en classe ?

 

Avant de répondre à cette question, il faut commencer par distinguer deux grandes catégories : les usages innovants, ou expérimentaux, et les usages ordinaires. Ces derniers sont souvent mis de côté par les média alors qu’ils sont les moteurs fondamentaux de l’évolution pour les enseignants : aujourd’hui, un grand nombre d’entre eux ont fait évoluer une partie de leur façon de travailler à l’aide des outils numériques.

 

Avant les outils numériques, nous étions contraints par les manuels scolaires, les systèmes de reprographie et de projection en classe. Le premier usage ordinaire que l’on peut donc citer, c’est l’amélioration des supports, qu’il s’agisse des supports visuels diffusés dans la classe, des supports papier remis aux étudiants ou des supports mis en ligne sur différents espaces de partage, internes à l’établissement ou non.

 

Le deuxième avantage, c’est l’enrichissement des sources d’information. L’enseignant n’est plus limité à son espace documentaire ou à celui de l’établissement. Le fait de disposer d’un espace d’information beaucoup plus large peut lui permettre, s’il le souhaite et s’il en a la capacité, de compléter les contenus de son cours.

 

Enfin, le troisième avantage que l’on observe dans les pratiques ordinaires et qui est beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense, c’est l’adoption par les enseignants d’une culture de la communication qui leur permet d’osciller entre les messageries électroniques, les réseaux sociaux, les environnements numériques de travail ou d’autres outils.

 

Après, pour les enseignants expérimentateurs, beaucoup d’autres usages se mettent en place. Les premiers ne sont pas vraiment nouveaux. Par exemple, tout ce qui relève de la correspondance scolaire et se faisait par papier, prend désormais des tours différents avec les nouveaux moyens de communication et la coopération entre classes à distance ou l’utilisation des réseaux sociaux pour enrichir l’interactivité et l’interaction, à l’intérieur de la classe ou avec des intervenants tiers. Une autre aide très forte apportée par le numérique, c’est la possibilité de faire produire des images, du texte ou des supports par les élèves.  Depuis très longtemps, les enseignants leur font faire des exposés et des recherches, avec le numérique, cela prend une dimension différente.

 

De temps en temps, des outils un peu particuliers émergent. En ce moment, on parle beaucoup de mind mapping (carte heuristique). Ce n’est pas particulièrement récent, mais cela prend de l’essor, d’abord chez les enseignants innovants, avant de se diffuser chez les autres.

 

 

S’affranchir de l’exposÉ magistral du professeur

 

On va encore plus loin quand on entre dans le cadre de l’enseignement assisté par ordinateur, pour le dire très frugalement. Cela peut aller du webdoc à l’application multimédia, en passant par la classe inversée ou les supports vidéo… En fait, les outils numériques permettent de s’affranchir de la situation de l’exposé effectué par le professeur.

 

Là où le numérique trouve ses limites, ce n’est pas tellement dans la technique – même si elle peut être limitative – mais dans l’institution elle-même.

 

Quand un professeur d’arts plastiques dispose d’une heure de cours par semaine au collège, il doit faire son cours sur cette heure et n’a pas la possibilité d’en regrouper plusieurs. Dans ce cas, comment peut-il mettre en place des stratégies durables pour intégrer le numérique avec, par exemple, de la recherche d’information ou du retravail d’images ? Que ce soit avec des crayons et du papier ou avec un ordinateur, pour l’approfondissement du travail, une heure, c’est insuffisant. L’organisation scolaire est presque en opposition avec certaines potentialités du numérique. Les enseignants renvoient donc au hors classe : les élèves les plus appliqués avancent en dehors des heures de cours et les autres, malheureusement, ne le font pas. C’est un des inconvénients de l’usage du numérique quand il n’est pas piloté :  certains élèves sont donc très peu autonomes dans leurs apprentissages.

 

 

SAvoir Accepter l’incertitude et l’inattendu

 

L’adoption – ou non – des outils numériques par les enseignants est-elle liée à leur âge ?

 

La question n’est pas celle de l’âge mais de la disposition d’esprit. Quand un enseignant est en classe avec les élèves et s’aperçoit que l’apprentissage ne se fait pas, il peut se dire que les élèves sont nuls et qu’il n’y a rien à en tirer ou comprendre qu’il faut transformer ce qu’il fait. Dans ce second cas, c’est gagné d’avance.

 

Il faut avoir cette double capacité à améliorer ses contenus et à s’adapter aux élèves pour faire en sorte qu’ils puissent obtenir le meilleur de soi-même.

 

« Il faut être capable d’accepter l’incertitude et l’inattendu dans la classe pour inventer des solutions adaptées… C’est comme ça que l’on porte l’innovation. »

 

« L’innovation ne vaut que si elle est partagée par tous »

 

Bien sûr, 80% à 90% des enseignants cherchent à améliorer leur enseignement. Sauf que l’on ne montre pas toutes ces petites adaptations quotidiennes. Si, dans les établissements scolaires, on valorisait ces petits pas, davantage d’enseignants intégreraient le numérique.

 

« On montre toujours les bonnes pratiques, mais prenons aussi parfois des petites choses en exemple. Quand un enseignant utilise une vidéo en classe alors qu’il ne l’a jamais fait auparavant, qu’il va la chercher, la prépare, la montre à ses élèves, il franchit un pas. »

 

 

Former au plus près de la réalité du terrain

 

Quels conseils pourriez-vous donner à un chef d’établissement pour mieux accompagner le déploiement d’outils numériques ?

 

La formation est importante, mais attention à ce que l’on met dedans. Souvent, c’est assimilé à une journée de stage au cours de laquelle un intervenant vient dire ce qu’il faut faire. Or la formation, en particulier avec le numérique, passe aussi par la mise en action. Il y a un danger à former l’enseignant dans un lieu où le matériel est hyper performant puisque, quand il va revenir dans son établissement scolaire, il peut se dire « chez moi, ça ne marche pas ». Il faut articuler des sorties ponctuelles, pour montrer l’étendue des possibles, et une formation au plus près de la réalité du quotidien.

 

 

Réconcilier le « dans l’école » et le « hors l’école »

 

Un basculement est en train de s’opérer : d’un côté, les élèves et les enseignants sont hyper équipés ; de l’autre, les établissements ne disposent pas d’assez de moyens. Il y a un vrai problème d’accompagnement de proximité des élèves, pour les aider à développer des pratiques un peu différentes de celles qu’ils ont au quotidien, et des enseignants, qui doivent être rassurés.

 

« Il faut réconcilier le « dans l’école«  et le « hors l’école« , pour les élèves comme pour les enseignants. Il ne s’agit pas d’assujettir l’un à l’autre, mais de faire en sorte qu’il y ait un pont entre les deux. »

 

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Crédit photo : Globaloria Game Design / Flickr.com / Licence CC BY-SA 2.0

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