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Bruno Martinaud : « Il est facile d’entreprendre mais il est difficile de réussir »

Bruno Martinaud 30 Juin 2015

Entreprendre, ça s’apprend ! Depuis 2010, Bruno Martinaud dirige un Master consacré à l’entrepreneuriat technologique au sein de la prestigieuse Ecole Polytechnique. C’est après avoir vendu sa société, pendant l’explosion de la bulle Internet au début des années 2000, que ce spécialiste de l’entrepreneuriat technologique a décidé de se consacrer à l’enseignement, à temps partiel d’abord, puis à temps complet, en montant son Master Innovation technologique et entrepreneuriat à Polytechnique.

 

Ce programme en deux ans, ouvert à tous les étudiants et non aux seuls polytechniciens, est centré sur le processus entrepreneurial des start-ups qui s’appuient sur un socle technologique ou algorithmique. La moitié du temps d’enseignement est consacrée au parcours scientifique sur un thème choisi par l’étudiant, Big Data, machine learning ou nouvelles énergies, l’autre étant dévolue à l’ouverture à l’entrepreneuriat. Objectif ? Allumer l’étincelle entrepreneuriale, préparer les étudiants à l’exercice et favoriser l’éclosion de projets technologiques.

 

Quelles qualités doit nécessairement posséder un entrepreneur ? Quels obstacles est-il susceptible de rencontrer ? Est-il facile d’entreprendre à l’heure du digital ? Bruno Martinaud a accepté de répondre à nos questions.

 

 

Bruno Martinaud - École Polytechnique
Bruno Martinaud – École Polytechnique

 

L’Entrepreneur, un véritable explorateur…

Quelles sont les qualités dont doit faire preuve un entrepreneur ?

 

Bruno Martinaud : Il y en a beaucoup. Je dirais que la première est d’avoir le sens de l’exploration.

« L’entrepreneur doit savoir s’engager dans un territoire inconnu et imaginer des choses qui, la plupart du temps, ne marcheront pas… Parce que c’est en imaginant des choses qui ne marchent pas qu’on arrive in fine à lancer des projets intéressants et innovants. »

En corollaire, il est indispensable d’avoir de l’ambition et la volonté de faire de grandes choses. Je ne crois pas trop à l’entrepreneur qui se lance pour créer une activité de niche, certains projets émergent de cette façon, mais ce n’est pas le profil que je croise le plus.

 

Un fond de schizophrénie est également nécessaire. L’entrepreneur qui pilote un projet est confronté à des problématiques dont la gestion impose à la fois un certain sens de la stratégie et du long terme et une pression à l’exécution : construction d’un produit, recrutement des premiers clients… Cette schizophrénie se manifeste aussi par le besoin de contrôler les coûts et les dépenses, l’entrepreneur qui se lance étant assez pauvre, et l’obligation de porter un projet à un niveau d’ambition suffisant. Il est par ailleurs essentiel de gérer la dichotomie entre la persévérance face à des difficultés, par exemple quand une idée ou une technologie ne marchent pas, et la capacité d’apprentissage qui permet de voir les éventuelles impasses et de pouvoir piloter en regardant dans de nouvelles directions.

 

 

Peut-on dégager un profil type de l’entrepreneur ?

 

Les traits caractéristiques cités précédemment sont assez uniformément répartis dans tous les horizons. Après, certains profils de projets induisent un certain nombre de compétences verticales, celui qui s’engage dans un projet technologique a par exemple besoin d’avoir un background scientifique. Au-delà de ça, je ne crois pas qu’il y existe des profils types.

Nous l’avons vu plus haut, l’entrepreneur, c’est celui qui a envie d’explorer et, souvent, le temps joue contre ça. Dans cette optique, le meilleur moment pour se lancer dans l’expérience entrepreneuriale, c’est quand on est jeune et qu’on termine ses études. On a alors cette capacité à innover précisément parce qu’on n’a pas encore été cadré par tout le processus d’acquisition d’expérience et d’assignation de bonnes pratiques au sein du groupe dans lequel on est amené à s’intégrer. Donc l’âge a un impact sur le caractère entrepreneurial d’un projet, mais encore une fois, il y a des contre-exemples : des gens se lancent parfois dans des projets très innovants en fin de carrière.

 

 

Trouver le bon accompagnement, un besoin essentiel…

 

Accompagnement, financement, coaching, réseau… Quels sont les besoins exprimés par les entrepreneurs ?

 

L’entrepreneur qui se lance est dans un exercice qu’il ne contrôle pas bien et dont les tenants et aboutissants ne sont pas vraiment maîtrisables a priori. Il a surtout besoin, au moment de la préparation de son projet, qu’on le forme à cet exercice, qu’on lui donne envie d’explorer et de s’exposer, qu’on l’accompagne dans l’avancement de son projet, en l’aidant à se poser les questions autour de son projet et en l’aidant à apprendre.

« En France et dans la  région parisienne en particulier, nous avons un écosystème qui est particulièrement généreux, détaillé et dense pour accompagner les entrepreneurs qui se lancent. »

Après, il faut que chaque entrepreneur arrive à faire les démarches qui lui permettront d’être accompagné bénévolement, c’est-à-dire par des gens qui ne sont pas des investisseurs mais qui vont l’aider sans qu’il y ait d’objectifs particuliers derrière. C’est aussi une des responsabilités de l’entrepreneur que de comprendre ce besoin et d’aller chercher les bons interlocuteurs. C’est en quelque sorte le premier test : savoir mettre en place autour de lui le contexte, l’environnement et l’écosystème qui vont l’aider à avancer.

 

Quels sont les obstacles et freins auxquels il est susceptible d’être confronté ?

 

Se lancer dans un projet entrepreneurial, c’est difficile : c’est toujours plus long et compliqué que ce que l’on imaginait au départ. Et, quand ça marche, on finit parfois par développer un business qui n’a rien à voir avec ce que l’on imaginait au départ.

« L’énergie qui permet à l’entrepreneur d’avancer, c’est l’envie, mais aussi sa capacité à “craquer le code” et à trouver la recette qui va marcher. » 

Après, il pourra se faire aider autour de ça puisque le recrutement n’est pas un véritable obstacle entrepreneurial.  Trouver des financements est difficile, mais doit fait partie des processus de sélection naturelle.

« La nature est sélective, donc tous les bons entrepreneurs travaillant sur des bons projets ne réussiront pas forcément à trouver les moyens d’y arriver. » 

Pour moi, le vrai problème consiste surtout à essayer de comprendre les enjeux et à construire parmi les entrepreneurs cette envie et cette capacité, à penser différemment et à tenir aussi un rôle de leader de son équipe.

 

Le numérique change les barrières à l’entrée !

 

Est-il facile aujourd’hui d’entreprendre ?

 

La  culture entrepreneuriale s’est considérablement développée. Aujourd’hui, tout le monde a entendu parler d’entrepreneuriat et a en tête des histoires d’entrepreneurs. Il y a beaucoup plus d’entrepreneurs et de projets qu’il y a 20 ans, mais la nature est toujours aussi sélective : il est facile d’entreprendre, mais il est difficile de réussir en entreprenant… Mais c’est très bien ainsi.

 

Le développement des technologies de l’information a permis de changer les barrières à l’entrée dans énormément de domaines : maintenant, on peut tout développer avec très peu de moyens, ce qui n’était pas le cas auparavant. Cela a aussi un impact sur la vitesse de développement de ces projets : aujourd’hui, on peut plus facilement tester et prototyper virtuellement pour quelques centaines d’euros n’importe quel produit, même physique.

 

Au-delà de ça, ce qu’on voit apparaître autour du machine learning et du Big Data va probablement avoir un impact considérable dans la façon dont se développent les différents projets : les technologies évoluent très rapidement avec un centre de gravité du processus de création de valeur, autour de la gestion et de l’exploitation des données recueillies dans le cadre de l’exploitation du business. Cela veut par exemple dire : partir avec une technologie de capteurs, mais finalement monter une société qui va développer des algorithmes de traitement de ces informations.

 

A quoi ressemblera l’entrepreneuriat, demain ? 

« J’espère qu’il y aura de plus en plus d’entrepreneurs car nous en avons besoin, surtout dans nos pays développés. Il nous faut des gens capables de réinventer le monde sans trop se préoccuper du passé. »  

Ma vision aujourd’hui, c’est d’essayer de stimuler l’intérêt qu’on sent de la part des étudiants et des jeunes générations autour de l‘entrepreneuriat, cette motivation positive consistant à essayer d’aborder les problèmes, de transformer le monde dans lequel on vit. Il est fondamental de réacquérir cette capacité à réinventer demain en oubliant un peu hier et aujourd’hui…. C’est le challenge des nouvelles générations et je pense que notre mission c’est d’aider à préparer cela… C’est en tout cas pour ça que je me suis engagé dans l’enseignement.

 

Consultez les autres articles de notre séquence consacrée à l’entrepreneuriat :

Juan Hernandez, L’Accélérateur : « Il n’y a jamais eu une telle promotion de l’entrepreneuriat en France »

Sandrine Murcia, Paris Pionnières : « On ne nait pas entrepreneure, on le devient »

 

Crédit photo : Pixabay

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