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Lionel Reichardt, Pharmageek :  » A la notion de Quantified Self, je préfère celle de Modified Self »

Econocom 11 Juin 2015

Vous le connaissez peut-être sous le pseudo de « Pharmageek ». Très actif sur Twitter et sur son blog, Lionel Reichardt est devenu incontournable dans l’écosystème de la santé digitale. Après plusieurs années à travailler dans l’industrie pharmaceutique, il accompagne aujourd’hui les acteurs de l’e-santé au niveau stratégique et opérationnel.

 

Comment la santé digitale a-t-elle changé la relation entre patients et professionnels de santé ? Qu’est-ce que le patient empowerment ? Comment faire le tri entre toutes les applications de santé existantes ? Demain, les médecins nous prescriront-ils des objets connectés ? Lionel Reichardt a accepté de répondre à nos questions.

 

 

Après quinze ans passés dans l’industrie pharmaceutique, LionelReichardt a vu le comportement des utilisateurs et des patients se transformer avec le numérique. C’est en partie pour ça qu’il a décidé il y a trois ans de faire un MBA en marketing digital. C’est aussi à cette époque qu’il a créé Pharmageek, un « terrain de jeu » qui attire plusieurs milliers de visiteurs par mois et est devenu une véritable référence en matière de santé digitale.

En 2013, LionelReichardt est parti à la découverte de l’écosystème américain de la transformation digitale de la santé. En rentrant, il a intégré deux start-ups : Umanlife, un carnet de santé 2.0, agrégateur d’objets connectés santé et coach bien-être, et Medappcare, qui fait de la labellisation d’applications mobiles en santé. Il a par ailleurs fondé sa société 7c’s Health.

 

 

« Patient empowerment » : un patient informé et acteur de sa santé

 

A quoi fait-on référence quand on parle de « santé digitale » ?

 

Lionel Reichardt : Le terme santé digitale regroupe énormément d’activités très différentes : cela peut aller des systèmes d’information hospitaliers, aux objets connectés santé, en passant par le Big Data, les serious games ou la télémédecine…

« Ce qui conditionne la transformation digitale de la santé, comme cela a conditionné la transformation digitale de tous les secteurs, c’est la prise de pouvoir du consommateur. Dans notre cas, le “patient empowerment”, c’est-à-dire le fait que le patient devienne un véritable acteur de sa santé et ne soit plus dans une relation paternaliste avec les médecins et soignants : grâce au digital, le patient est informé et peut participer aux choix qui le concernent. »

Le premier élément transformateur de la santé, c’est donc le patient.  Le second, c’est un changement de logique lié au vieillissement de la population, à la baisse de la démographie médicale ou encore aux difficultés économiques des systèmes de soin.

 

Aujourd’hui, nos systèmes de soin sont tournés vers la gestion de la maladie plutôt que sur la gestion de la santé en général. Or, nous allons devoir aller davantage vers la prévention et notamment la prévention de maladies chroniques comme l’hypertension ou le diabète, des pathologies qui peuvent être endiguées avec un changement des comportements hygiéno-diététiques.

 

Avec cette nouvelle orientation, de acteurs entrants, souvent issus du secteur de la technologie,  vont de plus en plus chercher à préempter le marché, avec des objets connectés et du Big Data, par exemple.

 

 

Au-dela de l’objet connecté, la gestion de la donnée

Aujourd’hui, nous sommes dans la deuxième révolution de l’Internet.La première consistait à relier les gens entre eux, avec les sites de rencontre et surtout les réseaux sociaux. Pour la seconde, nous allons nous connecter aux objets, connecter les objets entre eux et récupérer des données.

« A la notion de “quantified self ”, je préfère celle de “modified self ” »

En lui-même, un objet connecté ne sert strictement à rien. Avec un bracelet d’activité, vous pouvez savoir que vous faites en moyenne 6 000 pas par jour ou que vous dormez 5h30 par nuit… Mais, globalement, vous n’avez pas eu besoin du bracelet pour savoir que vous manquez de sommeil ou que vous ne mangez pas bien. D’ailleurs, les taux d’abandon sont colossaux : au bout de six mois, la moitié des utilisateurs délaissent ce type d’objets.

 

En fait, les objets connectés santé deviennent utiles à partir du moment où l’utilisateur souhaite changer un comportement, atteindre un objectif ou améliorer une condition. Notez d’ailleurs que je ne parle pas de patients puisqu’il peut s’agir d’une utilisation autour du bien-être et du sport, la définition de la santé donnée par l’OMS étant un état global du bien-être et non de la seule absence de maladie.

 

Concernant les objets connectés, ce qui va faire la différence, c’est la plateforme qui va gérer les données, donner de l’information et permettre aux gens de suivre leurs objectifs à travers un programme de coaching, par exemple.

 

 

Justement, comment faire le tri entre toutes ces plateformes et applications ?

 

D’un côté, nous avons pléthore d’objets connectés, il suffit de voir le CES Las Vegas, le MedPI à Monaco ou les Salons Santé Autonomie. De l’autre, depuis que les stores existent, une multitude d’applications mobiles bien-être et santé ont été lancées : on parle d’environ 100 000.

 

La FDA (Food and Drug Administration) américaine fait régulièrement le tri. Elle a par exemple retiré des applications mobiles qui soignaient la peau à partir du flash de l’iPhone. Malgré ça, on trouve encore tout et n’importe quoi. Or, un tri implique une double complexité. Il faut à la fois faire un tri scientifique pour voir si l’application a des fondements médicaux et un tri technique qui va concerner le fonctionnement de l’application, la récupération, l’anonymisation, le stockage et la transmission des données recueillies. Tout doit être sécurisé et clair pour l’utilisateur, nous devons donc entrer dans un véritable processus d’évaluation et de validation. C’est un véritable enjeu pour demain, pour faire prescrire ou même faire rembourser ces applications et objets connectés de santé.

 

 

Quelles sont les applications qui vous ont marqué récemment ?

 

Les applications qui sont les plus intéressantes et qui font partie des plus téléchargées sont celles qui sont les mieux ciblées et qui répondent à des types de besoins très précis. Sur le psoriasis, par exemple, une application permet suivre les poussées grâce à un système simple de quantified self.

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Psoriasis 360, application disponible gratuitement sur l’AppStore

 

Un autre exemple très intéressant, c’est celui de la société américaine Omada Health. Un programme de 16 semaines aide les patients en pré-diabète de type II à changer leurs comportements hygiéno-diététiques. Pour 130 dollars par semaine, ils entrent dans une équipe constituée d’un coach et d’une dizaine de personnes. On leur fournit aussi une balance connectée et un tracker d’activité qui vont les aider à ré-apprendre à manger et à bouger.

 

En France, le laboratoire MSD propose iChemoDiary, une application très bien faite de suivi de la chimiothérapie. Cela dit, on ne peut pas vraiment dire qu’elle émerge car il n’y a pas non plus un usage énorme des applications santé.

 

 

Accompagner les médecins dans les nouveaux usages digitaux

 

Les médecins sont-ils bien informés ?

 

Aux Etats-Unis, quasiment la moitié des médecins auraient recommandé des sites Internet, des associations ou des applications à leurs patients. En Grande-Bretagne, la NHS, l’équivalent de notre Sécurité sociale, propose le site NHS Choices qui contient notamment un store d’applications.

En France, les professionnels de santé sont en retard parce qu’ils sont peu formés et accompagnés. Concernant l’e-santé, tout ce qu’ils voient, ce sont des patients qui viennent leur dire : « J’ai vu sur Internet que… Je pense que j’ai ça… Je crois qu’il me faut ce traitement. »

« Il y encore beaucoup de médecins qui ont une mauvaise image du digital ou qui n’ont pas pris le temps d’aller regarder quelles pouvaient être les valeurs ajoutées.  Il y a un énorme travail à faire pour leur montrer quel est l’intérêt du digital dans leur pratiques et leur relation aux patients.»

 

 

« Nous avons une vision tres théorique de l’e-Santé »

 

Aujourd’hui, nous savons à peu près comment nous devrions gérer la prévention et comment chacun devrait se responsabiliser par rapport à sa santé en utilisant des outils évalués et validés. Donc, bien sûr, à terme, les médecins prescriront des applications et des solutions pour aider le patient à gérer sa santé. Mais, dans la pratique, nous en sommes encore bien loin et nous ne savons pas si ça mettra 5, 10 ou 20 ans…

 

Toutefois, de plus ne plus de médecins et de professionnels de santé s’organisent pour échanger sur ces sujets, comprendre et participer à la construction de la santé de demain.

 

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Autre sujet important : la sécurité des données.

 

Il faut distinguer plusieurs utilisations des données. Il y a d’abord toutes les données qui entrent dans le cadre de la santé publique. J’aime beaucoup la notion de « datas for good » : ces données peuvent permettre de mieux comprendre la maladie, le parcours de soin, le système de santé…

 

Et puis, il y a la réflexion sur la commercialisation et la protection des données, un sujet extrêmement complexe, que la CNIL a pris à bras-le-corps. Il est nécessaire d’éduquer les utilisateurs, notamment en ce qui concerne les applications mobiles. Qui a vraiment conscience du fait que son téléphone est un véritable mouchard qui vous suit partout et recueille énormément de données ?

 

La donnée, il faut donc la regarder sous les deux angles et, finalement, le plus important, c’est sans doute de savoir dans quelles mains elle tombe : chercheurs publics ou sociétés commerciales ? Il n’y a pas le même niveau de risque derrière.

 

 

Pour aller plus loin :

Programme SI-Samu : urgence sur le digital !

Raphaël Mastier, Microsoft France : Le secteur hospitalier doit industrialiser sa modernisation numérique

Salons Santé Autonomie : Big Data, Business Intelligence, Serious Games… Bienvenue dans l’hôpital 2.0

 

 

Crédit photo : opensource.com – Open Health: stethoscope / Flickr.com / Licence CC BY-SA 2.°

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