Digital for all now

Marc Thiercelin : « le digital peut sauver la vie d’un skipper »

Marc Thiercelin 3 Nov 2014

Digital For All Now prend le large. Des ports aux fins fonds des océans, les embarcations des plus grands skippers revêtent leurs parures digitales : capteurs en tous genres, ordinateurs, tablettes et disques durs font désormais partie intégrante du trousseau des navigateurs, à côté du coupe-vent et des rations de nourriture lyophilisée.

 

La Route du Rhum, la célèbre transat en solitaire, a débuté ce dimanche 2 novembre. Pour mieux comprendre l’impact de l’épopée digitale sur la navigation, nous sommes partis à la rencontre de Marc Thiercelin, un skipper qui a embrassé les outils numériques depuis près de quinze ans déjà. Plongée dans l’embarcation digitalisée de « Captain’ Mark ».

 

Qu’est-ce que le digital apporte aux sports de voile ?

Tout, ou presque, dans trois domaines essentiels : la médecine, la météo et la communication.

 

L’aspect médical, l’assistance technique et la sécurité à bord ont radicalement évolué. La précision des prévisions météo aussi a effectué d’immenses progrès : on peut désormais prévoir le temps jusqu’à neuf jours à l’avance.

 

Certaines évolutions viennent des technologies de communications, notamment les satellites. En 1993, on avait des Radiocom 2000 – des sortes de petites cibies pour échanger les informations avec la terre. Aujourd’hui on a le réseau Iridium, une impressionnante constellation de satellites qui permettent de communiquer depuis n’importe quel endroit du globe. D’un point de vue hardware, les outils deviennent plus solides et résistent mieux à l’humidité, au sel et aux températures extrêmes.

 

Il ne faut toutefois pas perdre de vue une chose : la pointe de la technologie est très coûteuse ; mais ces coûts évoluent eux aussi. Aujourd’hui on dispose d’applications sur smartphones comme Navionics pour avoir ses cartes marines, mais avant on utilisait des logiciels qui coûtaient près de 10$ la minute d’utilisation. Aujourd’hui c’est le mégaoctet d’informations multimédia envoyé depuis la mer qui coûte cher : près de 20$.

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Quels sont les équipements digitaux dont vous disposez sur votre embarcation ?

En 1990, pour mon premier dossier de recherche de partenaires pour la mini-transat [Ndlr : course transatlantique en solitaire sur un voilier monotype de 6,50 m], j’ai utilisé un ordinateur personnel, un cube beige Macintosh – ça date ! Ensuite il y a eu le téléphone portable à bord, en 1993 grâce à Alcatel. Mais la vraie révolution pour moi, ça a été en 1996, lors de mon premier Vendée Globe. J’avais deux ordinateurs portables Mac et un système me permettant d’envoyer et recevoir des emails via un standard.

« Sur ma tablette, j’ai accès à toutes les cartes, les fichiers météos, la tactique de navigation choisie et les fiches techniques du bateau. »

Aujourd’hui, j’utilise le réseau d’un grand opérateur de téléphonie mobile quand je suis le long des côtes et je m’appuie sur le réseau Iridium pour communiquer. A bord, maintenant, j’ai une flopée d’ordinateurs portables et une tablette avec housse étanche pour assurer l’interface avec le matériel de bord quand je suis en manœuvre, à la barre ou sur le pont. Directement sur ma tablette, j’ai accès à toutes les cartes, les fichiers météos, la tactique de navigation choisie et les fiches techniques du bateau en cas de pépin ou de réparation. On a fait un bond exceptionnel à ce niveau-là.

 

Concrètement, comment le digital change-t-il votre manière de naviguer ?

On a plus de confort. Le Tracking AIS (une carte en temps réel des navires), par exemple, nous donne la possibilité de voir les autres bateaux (et d’être vus par eux)… mais aussi de connaître leur vitesse, leur taille, leur type ; on peut même visualiser les routes de collision. Avant, on avait des cartes marines, on faisait des relevés de position : c’est donc une avancée fondamentale pour la sécurité des marins et de leur bateau.
« Le numérique peut même permettre de sauver des vies à des centaines de milliers de kilomètres de distance ! »

Le numérique peut même permettre de sauver des vies à des centaines de milliers de kilomètres de distance ! Aujourd’hui, un navigateur seul peut se soigner grâce à des images envoyées via le numérique, et se faire guider à distance.

Mais il faut faire attention car on oublie vite la nature de l’algorithme qui se cache derrière les interfaces de nos outils. Il ne faut pas perdre le sens de la navigation à l’instinct et au feeling, sinon en cas de danger le marin se trouvera en grande difficulté. Et puisque notre métier s’effectue sur les 4/5ème de la planète les moins habités, le danger est grand. Lorsqu’on est à 15 jours de mer de la côte, ces risques deviennent mortels ! Le digital nous aide à anticiper ces difficultés mais c’est l’humain qui peut les éviter et non les machines.

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Comment stockez-vous les données que vous produisez ?

Le stockage se fait sur les ordinateurs, la tablette et un disque dur. A bord, l’ensemble de la centrale électronique est connecté aux ordinateurs, trois au minimum : un pour la route, la météo et la position ; un autre pour les communications et la vidéo ; le dernier pour les secours. Cette centrale électronique est aujourd’hui reliée à la terre. Ainsi, l’équipe technique a connaissance de la route et de la vitesse du bateau, elle peut à tout instant s’assurer que tout va bien à bord.

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Les outils numériques pourraient-ils populariser la voile aujourd’hui ?

La vidéo est un très bon outil pour parler à un autre public, et chacun devient utilisateur, réalisateur, auteur, monteur… Tanguy de Lamotte, par exemple, a aujourd’hui un projet de caméra embarquée pour le prochain Vendée Globe. Mais il n’invente rien : Colas, Peyron et bien d’autres dont moi – ont fait la même chose, avec un autre canal. Ce qui est fort, c’est que Tanguy de Lamotte va pouvoir toucher les très jeunes, un public qui ne va pas aisément s’intéresser à la voile.

“Mon leitmotiv ? La transmission du savoir. Le numérique est indispensable pour cela.”

Ce qui est incroyable selon moi, c’est le pouvoir que le digital nous donne de créer une actualité et de nous insérer dans l’agenda médiatique. Avant, on pouvait dire de la voile qu’on ne voyait que le départ et l’arrivée d’une course. Aujourd’hui, tout a changé. Surtout sur la Volvo Ocean Race [Ndlr : une course autour du monde en équipage et avec escales de près de 9 mois] : chaque bateau embarque un équipier qui ne touche pas aux commandes et dont la seule mission est de produire du contenu multimédia. On peut donc suivre la moindre actualité de la course sous différents angles d’approche. L’argument du « on ne voit presque rien » ne tient donc plus pour se détourner de la voile, on peut presque tout savoir !

 

Le numérique ne rend pas plus populaire, il donne une nouvelle dimension à ce qu’on faisait déjà. Il aide à vulgariser, conceptualiser et décrypter la voile. Le champ des possibles s’ouvre. Mais mon leitmotiv reste la transmission du savoir, car on reste sur des supports potentiellement dangereux ; il faut faire attention à ne pas oublier ça. Mais le numérique est indispensable pour transmettre la connaissance.

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