Digital for all now

Michaël Tartar et David Fayon : « La causa numerica progresse dans l’entreprise, mais il convient de passer du diesel au turbo »

D.Fayon et M.Tartar 17 Oct 2014

Le financement des projets et des équipements, ainsi que l’accompagnement technologique s’imposent comme les accélérateurs de la transformation digitale des entreprises industrielles. C’est ce que nous révélait en début de semaine notre baromètre de la transformation numérique 2014 réalisé avec L’Usine Nouvelle er Sage. Pour encore mieux appréhender la place qu’occupe le digital aujourd’hui dans les organisations, nous sommes allés à la rencontre de deux experts : David Fayon et Michaël Tartar, co-auteurs de l’ouvrage Transformation digitale : 5 leviers pour l’entreprise (Pearson). Interview.

 

La transformation digitale des entreprises est une préoccupation majeure pour garantir leur bonne santé sur le marché.Quels sont les constats qui vous ont poussé à l’écriture de cet ouvrage ?

David Fayon : « Je baigne dans l’univers du numérique depuis plus de 30 ans. J’ai senti que nous allions arriver à une étape charnière dans l’appréhension du numérique. D’autant plus pour les entreprises. »

Michaël Tartar : « Tout le monde parle de transformation digitale mais peu de gens savent situer l’entreprise aujourd’hui sur le chemin de la transformation. On propose donc un modèle pour situer l’entreprise sur toutes les dimensions du sujet avec cinq leviers : l’organisation, les technologies et l’innovation, le personnel, les produits et services, l’environnement. »

 

Pour vous, qu’est-ce qu’une entreprise « digitalisée » aujourd’hui ?

D.F. et M.T. : « Une structure capable d’interagir avec un environnement flou, mobile, qui caractérise le monde digital dans lequel on vit. Nous définissons dans notre ouvrage 5 types d’entreprises : les attentistes, les externaliseurs, les intégrateurs, les impressionnistes et les transformateurs. C’est ce dernier type d’entreprise 2.0 ou digitalisée vers laquelle il faut tendre. »

 

Selon notre baromètre, 33,5% des Directions Générales considèrent que le numérique est un levier majeur de leur développement. 55,5% d’entre elles se déclarent même être intéressées par les pratiques et les innovations du numérique. Les dirigeants sont de plus en plus sensibles à la transformation numérique mais la mise en œuvre manque. Comment expliquer ce phénomène ?

D.F. : « Le digital suscite à la fois des fantasmes mais aussi des craintes, comme la perte d’un pouvoir qui échappe aux dirigeants. Les craintes existaient déjà lors de l’introduction du téléphone dans l’entreprise, puis du mail et enfin des réseaux sociaux. »

M.T. : « Je dirais que la prise de conscience est là, mais pas encore la volonté. La première raison de ce blocage est la méconnaissance du sujet : le digital a tant de dimensions qu’il est très difficile de l’appréhender dans sa globalité et de prendre conscience du pouvoir qu’il a. »

 

On peut remarquer que certains de nos voisins européens, comme la Suède par exemple, sont plus avancés en matière de transformation numérique des entreprises (cf. les récents rapports Roland Berger et McKinsey dont nous vous donnions récemment une analyse sur Digital For All Now). Diriez-vous qu’il existe une « exception française » concernant le digital ?

M.T. : « Nous sommes dans une situation de frilosité managériale. Si on veut faire entrer le digital dans l’entreprise, il faut prendre des décisions courageuses. »

D.F. : « Depuis 7 ans, nous avons eu des avancées gouvernementales avec la création du Secrétariat d’Etat au numérique, du Conseil National du Numérique. La causa numerica progresse dans l’entreprise mais il convient de passer du diesel au turbo. »

 

Selon notre baromètre, le financement des équipements et des projets est un frein encore très fort pour les entreprises, alors même que le numériquepermettrait de faire des économies et que des solutions existent pour faciliter l’équipement. Les entreprises françaises ne se servent-elles pas de cette excuse comme d’un paravent ?

M.T. : « Le digital coûte cher : fabriquer les applications, les développer, mettre du contenu dedans. Néanmoins, le revenu potentiel est réel. Il faut investir pour récupérer ensuite. »

D.F. : « Il ne s’agit pas tant d’une excuse mais d’une triste réalité. Les dirigeants sont préoccupés par le court-terme, les profits immédiats, l’actionnariat alors même que l’investissement dans le numérique s’inscrit dans la durée. Le facteur clé de succès est de raisonner sur le « retour sur investissement à moyen/long terme ». »

 

Si 36,8% des décideurs interrogés (toutes entreprises confondues) indiquent qu’une fonction liée à la transformation digitale a été mise en place ou est en projet au sein de leur entreprise, on ne dépasse pas encore la barre des 50%. Nous sommes sur la bonne voie mais pensez-vous qu’il y ait une certaine négligence vis-à-vis de la fonction dans l’Hexagone ? Est-ce une difficulté à déterminer les différents objectifs à se fixer ?

M.T. : « Si on veut créer ce type de poste, il faut accepter de créer un flou. Car la description du travail est tout sauf précise. En France le CDI se fige dans une structure incompatible avec la mission donnée à un directeur du digital. »

D.F. : « Pour une entreprise de moins de 10 personnes, créer une fonction est une charge financière importante voire irréaliste. Pour autant, dans les grandes entreprises, c’est une question vitale. Le pedigree idéal serait une personne ayant une bonne pratique du marketing, conjuguée avec une forte connaissance numérique, communicante et un très bon relationnel – le tout avec une hauteur de vue et une vision stratégique. Trouver un transformateur digital revient à chercher le mouton à 5 pattes, mais il en existe néanmoins quelques-uns. »

 

Quel conseil donnez-vous aux entreprises pour qu’elles s’adaptent au numérique et qu’elles l’intègrent afin d’être plus performantes et agiles ? Pouvez-vous nous donner des exemples de bonnes pratiques ?

M.T. et D.F : « Dans notre ouvrage, l’objectif pour chacun des 5 leviers (organisation, technologie et innovation, personnel, produits et services, environnement) est de donner les indicateurs et les moyens d’atteindre l’excellence. Enfin, il faut clairement former et accompagner les collaborateurs au sujet du numérique comme Kering avec sa Digital Academy. »

 

Pour vous, qu’est-ce que le « Digital for all now » ?

M.T. : « La période que l’on vit est formidable, même si cette transformation est mouvante. C’est comme la maîtrise du feu, l’invention de l’écriture, de l’imprimerie, de la bibliothèque nationale… Le savoir est disponible pour tout le monde. On élève le niveau de chacun. »

D.F : « Je pense que c’est le sens de l’histoire. La 4e révolution, celle des données. »

 

Photo : Corporation, photo par Nec-Monitor-292, licence CC BY 2.0

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