Digital for all now

Nicolas Prono – Le numérique pour accompagner les élèves porteurs de troubles de l’apprentissage

Econocom 4 Nov 2015

Nicolas Prono est professeur des écoles. Il y a 7 ans, il s’est orienté vers l’enseignement spécialisé dans les troubles de l’apprentissage. CAPA-SH en poche, il a rejoint un Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (ITEP) accueillant des jeunes porteurs de troubles du comportement. Pour les aider à rentrer dans l’apprentissage, une solution : passer par le numérique et leur permettre d’améliorer leur tolérance à la frustration grâce à l’ordinateur. Plus tard, dans une classe pour l’inclusion scolaire (CLIS), afin de faciliter l’apprentissage du graphisme d’élèves porteurs de trisomie 21, il a eu l’occasion de travailler avec des écrans tactiles. Un support idéal pour ces enfants ayant souvent de grosses difficultés en motricité fine et pour lesquels il est plus facile d’apprendre à écrire « au doigt » que de manipuler un stylo.

 

Depuis la rentrée de septembre 2015, Nicolas Prono fait partie de l’équipe mobile académique de liaison et d’animation (EMALA) des Alpes de Haute-Provence.  Son rôle : accompagner les élèves dotés par la direction académique (sur notification de la MDPH) d’ordinateurs portables ou de tablettes.

 

Comment les outils numériques peuvent-ils aider les élèves porteurs de trouble de l’apprentissage ? Nicolas Prono a accepté de nous parler de son métier et de nous faire découvrir de quelle façon le numérique peut faciliter l’inclusion scolaire.

 

 

le numérique, véritable levier d’intégration

 

En quoi consiste votre activité ?

 

Nicolas Prono : Avec l’EMALA, nous nous rendons dans les écoles avec un véhicule fourni par le conseil départemental pour aider nos collègues enseignants, notamment ceux qui sont isolés dans des classes rurales. Comme je suis spécialisé dans le handicap, je m’occupe principalement des élèves ayant bénéficié d’une dotation de matériel numérique par le département dans le cadre du plan personnalisé de compensation. Mon rôle est de les aider à utiliser ces outils au quotidien.

 

Le plus souvent, il s’agit d’élèves dyslexiques. Pour eux, disposer d’un ordinateur ou d’une tablette est un avantage énorme, puisque ça leur permet d’être intégrés à des classes tout à fait ordinaires. Mais il peut aussi s’agir d’élèves faisant partie de dispositifs plus particuliers, comme les unités localisées pour l’inclusion scolaire (Ulis). Ces Ulis accueillent des élèves porteurs de handicap qui sont par ailleurs intégrés à des classes. Ils sont accompagnés d’un coordinateur qui veille à ce que leur scolarité se déroule en conformité avec leurs besoins. Ainsi, lorsque, pour des raisons liées à leur handicap, ces élèves n’arrivent pas à suivre, ils trouvent un soutien spécifique dans le dispositif Ulis.

 

Ce matin, par exemple, j’étais dans l’Ulis d’un petit collège pour aller voir un élève qui a reçu un ordinateur équipé d’un logiciel de synthèse vocale. Je lui ai expliqué comment ça fonctionnait, je l’ai aidé à le paramétrer, nous avons fait des tests et avons travaillé ensemble pour qu’il puisse maîtriser au mieux le matériel.

 

 

De quel type de matériel équipe-t-on les élèves ?

 

Le plus souvent, il s’agit d’ordinateurs portables ou de tablettes, le choix se faisant selon les contraintes de maîtrise de l’élève mais aussi en fonction du transport. Au collège, par exemple, on sait que ce n’est pas pratique de devoir sortir un gros ordinateur portable de son sac, sans parler des problèmes d’autonomie. Certains élèves préfèrent donc utiliser une tablette, plus légère, mieux adaptée à leur usage.

 

« C’est encore un problème pour les élèves d’accepter d’être différents des autres. Quand on sort un ordinateur, ça stigmatise un petit peu. La tablette est beaucoup plus discrète, l’élève se sent donc beaucoup moins à l’écart. »

 

Dans le département, nous avons la chance d’avoir des tableaux blancs interactifs dans presque toutes les écoles. Ils sont préexistants à l’arrivée d’élèves en situation de handicap et ne font donc pas partie de l’outillage individuel. Mais cela ne nous empêche pas de nous appuyer dessus pour faciliter l’apprentissage. Les tableaux numériques interactifs présentent l’avantage de pouvoir enregistrer les actions qui sont faites à l’écran pour ensuite les podcaster. Cela permet aux élèves qui ne peuvent pas suivre une scolarité ordinaire parce qu’ils ont des prises en charge chez des thérapeutes de ne pas rater ce qui a été fait en classe : ils peuvent le retrouver en podcast sur l’ENT de la classe.

 

 

Aider les élèves a gagner en autonomie

 

En quoi consiste l’accompagnement que vous offrez à ces élèves ?

 

La plupart du temps, il s’agit d’une formation à la réception du matériel, puis d’un suivi. Cet accompagnement n’est néanmoins pas systématique car certains élèves sont déjà suivis par ailleurs par des ergothérapeutes ou des professionnels de santé qui les aident à utiliser leur matériel. Dans ce cas-là, j’interviens très peu.

 

J’assure aussi parfois la liaison entre l’enseignant et les thérapeutes : nous réfléchissons à la manière dont nous pouvons inclure le matériel que l’élève a l’habitude d’utiliser au flux de travail de la classe. De manière générale, nous essayons de faire en sorte que l’élève soit le plus autonome possible. Par exemple, il va être capable de scanner tout seul une page de son manuel et d’utiliser un logiciel de reconnaissance de caractères (OCR) pour grossir le texte ou le faire lire à son ordinateur ou sa tablette. Ce sont des processus que certains élèves maîtrisent assez bien et qui leur simplifient énormément la vie.

 

Pour un élève dyslexique qui a beaucoup de mal à lire et qui doit faire une recherche dans un CDI, pouvoir scanner avec une tablette la quatrième de couverture d’un livre et se faire lire le résumé par l’OCR, c’est vraiment une aide précieuse : il n’a pas besoin de s’épuiser à déchiffrer pour trouver une information.

 

C’est ce genre de petites compensations qui soutiennent les élèves au quotidien et leur permettent de se concentrer sur l’essentiel et le travail qui leur est demandé.

 

« Le numérique permet à l’élève de gagner autonomie. Il agit sur leur estime d’eux-mêmes et ça, c’est très important pour ces élèves qui se sentent souvent un peu dévalorisés ou à l’écart. Grâce à l’ordinateur ou à la tablette, ils ne sont plus obligés de demander à un camarade de lire la consigne ou de répéter ce qu’a dit le professeur. »

 

 

Des outils essentiels pour les eleves atteints de troubles dyslexiques

 

Quelles sont les problématiques que vous rencontrez le plus souvent et comment les outils numériques peuvent-ils aider à les surmonter ?

 

Beaucoup d’élèves dont je m’occupe sont porteurs de troubles spécifiques de l’apprentissage : troubles dyslexiques, dyscalculie ou dysphasie. Pour ces élèves-là, le numérique est essentiel, pour faciliter la lecture des consignes notamment.

 

Après, il existe aussi des aides à l’écriture sous forme de synthèses vocales intégrées aux tablettes ou aux ordinateurs. L’élève peut alors dicter un texte et l’ordinateur va l’écrire à sa place… C’est très aidant pour les productions d’écriture, ça fonctionne assez bien et ça contribue à soulager de nombreux élèves. Par contre, ça ne marche pas pour les dictées !

 

 

Depuis quand déploie-t-on ce type d’outils numériques ?

 

Les logiciels de dictée existent depuis plus de 10 ans et ça fait bien 7 ou 8 ans que j’en vois régulièrement. Le gros avantage aujourd’hui, c’est que ces logiciels sont désormais directement intégrés aux systèmes d’exploitation modernes qu’il s’agisse de Windows ou de Mac OS. Ils fonctionnent quasiment sans paramétrage. Avant, c’était très long : il fallait lire un texte à l’élève pour que le logiciel soit capable de s’adapter à sa voix. Maintenant, l’élève peut commencer à s’en servir d’emblée, sans avoir à faire de réglages complexes.

 

Par contre, ça ne marche pas pour les troubles de l’élocution, le logiciel interprète mal les voix des élèves qui ont des difficultés à s’exprimer. Et, sur tablette, ça ne fonctionne pas hors ligne, on est donc tributaire d’une connexion Internet relativement stable et performante. Quand on rencontre des défauts de couverture WiFi –voire une absence totale de WiFi dans certains établissements – c’est très compliqué de faire fonctionner un logiciel de dictée.

 

Concernant les synthèses vocales, c’est-à-dire la lecture par la machine, non seulement c’est aujourd’hui parfaitement efficace mais, en plus, c’est disponible hors connexion. Par conséquent, dès que l’élève reçoit un document numérique, il peut se le faire lire… Et ça, c’est vraiment très important !

 

« Les élèves de collège qui travaillent sur des ouvrages classiques peuvent les télécharger gratuitement au format numérique et se les faire lire par leur tablette. J’ai rencontré des parents qui étaient extrêmement soulagés de ne plus avoir à faire la lecture à leur enfant de 14 ans dyslexique… Pour lequel ce n’était pas évident non plus car, à 14 ans, on n’a plus envie de se faire lire des histoires ! »

 

 

De nouvelles perspectives pour les professeurs

 

Comment cela se passe-t-il côté professeurs ?

 

Ce n’est pas toujours évident pour les enseignants de passer sur les supports numériques. Une partie de mon travail, c’est aussi de faire de la co-intervention avec eux. Je ne fais pas de formation à proprement parler, mon rôle consiste plutôt à venir en classe et à intervenir en même temps que l’enseignant pour voir avec lui comment il peut inscrire les outils numériques dans sa pratique quotidienne.

 

« Il faut montrer aux enseignants que les outils numériques ne vont pas venir se rajouter ou se substituer à l’existant mais qu’ils vont lui ouvrir de nouvelles perspectives et faire passer son enseignement de façon différente pour les élèves à besoins particuliers. »

 

Les enseignants ont parfois peur de perdre un peu le contrôle de l’élève. C’est pour ça que les tablettes sont mieux acceptées : quand l’élève utilise un ordinateur portable, l’écran fait obstacle entre l’élève et le professeur. Avec une tablette, la posture est différente et l’enseignant peut voir ce que fait l’élève et éventuellement être rassuré sur l’attention que l’élève lui accorde.

 

 

Les témoignages comme celui de Nicolas Prono ne font que renforcer notre conviction : le numérique doit plus que jamais passer la porte des établissements scolaires. En octobre 2014, nous militions déjà pour l’entrée massive des outils numériques dans les salles de classe pour aider les élèves à s’ouvrir à la connaissance et soutenir le travail des professeurs et des personnels scolaires. En 2015, l’appel se faire plus urgent : à  l’école, le numérique peut réellement changer la donne. Alors n’attendons plus, professeurs, personnels, parents, agissons NOW !

 

 

A lire aussi :

#Twictée : la dictée est entrée dans l’ère digitale

Lycée pilote du Futuroscope : accompagner les élèves sur les territoires numériques

Ludwine Probst : apprendre la culture digitale pour faire tomber les barrières

Vous aussi prenez la parole et partagez avec nous votre histoire de Digital Maker !